et leurs limites.

On en parle beaucoup des seconds écrans —comprendre votre smartphone ou votre tablette— ces derniers temps. Certains y voient la nouvelle voie de l’interactivité télévisuelle. Pur fantasme ou intuition visionnaire ?

Les seconds écrans aujourd’hui

Dans l’état actuel, les seconds écrans répondent à 2 objectifs :

1. Créer une interactivité (j’ai toujours trouvé l’utilisation de ce mot dévoyée) entre le spectateur et le programme ;

2. Créer des interactions entre les spectateurs du programme.

Car il ne faut pas perdre de vue l’élément crucial de ce dispositif : le premier écran, c’est-à-dire la télévision et le programme qu’elle y diffuse (on exclura donc la TV Replay de cette analyse) ! Les seconds écrans restent donc, par définition, secondaires.

L’interactivité avec le programme

C’est très simple. Avant, vous appeliez pour donner votre avis, voter ou poser une question lors d’un débat. Puis, vous avez envoyé des SMS. Maintenant, vous tweetez. Wahouu ! Vous aussi, vous la sentez, non ? Toute la valeur ajoutée d’une telle « interactivité » ?

Bon, ok, je suis taquin et l’on aura beau jeu de me dire que ceci est le niveau 0, le B-A BA, des possibilités offertes par les seconds écrans.

Et de mettre en avant le multicam, par exemple, permettant au spectateur de revoir une scène sous un autre angle que celui choisi par le réalisateur de l’émission (souvent, des événements sportifs). Sauf, qu’en règle général, le réalisateur, c’est un pro. Et, la plupart du temps, l’angle qu’il choisit de passer à l’antenne est le meilleur (si ce n’est pas le cas, je lui promets une carrière courte !). Donc, en conclusion, j’ai la possibilité de voir moins bien sur un autre écran que je dois, en plus, me trimballer et maintenir allumé et connecté durant tout le programme.

Super.

Il y a bien les concerts de groupe de musique qui peuvent sortir un peu leur épingle du jeu, en proposant, en plus du dispositif traditionnel, des caméras sur chacun des membres du groupe et en offrant ainsi la possibilité au spectateur de choisir qui il veut voir à un moment donné (ou durant tout le concert). Metallica avait sorti un DVD comme cela. Mais, là aussi, il y a des limites : passé le cap de la découverte, on se rend vite compte que les choix faits au montage sont les plus pertinents et que même en étant un fou de Lars (le batteur), passer le concert que sur lui devient vite lassant…

Et puis, ça demande au public de faire, quelque part, le travail du réalisateur. Et ça, ça tourne vite court !

Enfin, pour en finir avec cette supposée interactivité, il faut revenir à la définition du mot. Une interactivité implique qu’il y ait des interactions bilatérales entre 2 éléments. Or, là, ce n’est clairement pas le cas. Le spectateur en est réduit à faire un choix parmi des possibilités prédéterminées. Rien de plus.

Les interactions entre les spectateurs

Ça, évidemment, ça fonctionne. Surtout en France, avec notre esprit moqueur et notre côté râleur.

Là, on peut se lâcher et tweeter les imbécilités monstrueuses d’un(e) candidat(e) (« Allô ? Non, mais allô, quoi ? ») qui sera tout(e) fier(e) de ce quart d’heure de gloire durant lequel tout le monde s’est moqué de son ridicule. On peut aussi critiquer à tout va l’arbitrage déplorable qui défavorise son équipe favorite.

Dans les 2 cas, vous ferez réagir les autres internautes qui partageront votre avis ou vous contrediront vertement.

Bref, on vient de réinventer les discussions de bar, mais sans bouger du salon et sans devoir payer sa tournée à son tour. Un mieux ? Mouais… Pas sûr. Car là où avant on créait vraiment du lien social, maintenant on se coupe de tout. Mais, bon, ceci est une autre question.

En résumé, actuellement, les seconds écrans offrent une interaction de pacotille et permettent de tenir une conversation de bar tout en restant chez soi. Est-ce une révolution ? Une nouvelle et pertinente expérience utilisateur ? Si ça l'est, Steve Job doit n'avoir de cesse de se retourner dans sa tombe...

L'incohérence inhérente des seconds écrans

Mais, au-delà de ces limites, on découvre très vite l'incohérence de l'utilisation de ses seconds écrans tel qu'ils sont utilisés actuellement.

L'objectif de la télévision est de proposer des plages publicitaires au prix le plus élevé possible. Pour cela, elle doit fédérer un maximum de spectateur autour d'un programme. Or, les études ont révélé qu'une importante partie des  spectateurs se dispersaient en vaguant à d'autres activités sur leur smartphone durant la diffusion du programme. Les chaînes ont donc voulu maintenir ces spectateurs captifs de leurs programmes en investissant les seconds écrans, mais en perdant complètement de vue l'écueil majeur d'une telle stratégie : le public ne suit plus le programme principal !

Concrètement, vous regardez une émission de télé-réalité. Vous pensez : "Mais il est vraiment nul, ce mec !" Vous partagez votre impression en l'énonçant à voix haute à votre entourage. Pendant tout ce temps, votre attention dirigée restait focalisée sur le programme.

Maintenant, las du peu d'écoute et d'intérêt que semble manifester votre entourage vis-à-vis de vos remarques pourtant éminemment pertinentes, vous décidez de les partager sur Twitter, Facebook et Google+, afin de toucher des esprits plus réceptifs que ceux qui vous entourent. Mais, là, votre attention dirigée n'est plus sur le programme de télé, elle se porte sur votre second écran. Durant tout ce temps, le programme vous perd. Pire, lorsque vient la précieuse page publicitaire, les seconds écrans vous ont donné plein de bonnes raisons (voir les réactions, y répondre, sélectionner l'extrait vidéo que vous allez publier, etc.) de ne pas la suivre !

Résumons donc : la chaîne dépense des millions d'euros pour fabriquer un programme attractif, afin de vendre des espaces publicitaires au prix fort. Parallèlement, elle met en place des dispositifs qui distraient le public du programme, qui lui a coûté un bras, et lui fournit des raisons supplémentaires de ne pas suivre ses écrans publicitaires.

Ne nous leurrons pas, il y a toujours eu une déperdition lors des pubs (pause pipi, etc.), mais là, la nouveauté, c'est que c'est la chaîne elle-même qui en est à l'origine ! Je me demande quelle sera la réaction d'un directeur de marketing lorsqu'il prendra lui aussi conscience que les spectateurs tweetent au lieu de regarder sa pub...

Les seconds écrans sont-ils donc inutiles ?

Dans le cadre d'une utilisation simultanée avec le programme principal, clairement oui. Ils sont même contre-productifs !

On pourra toujours arguer que les régies diffusent également des publicités sur les seconds écrans, et bien que les montants dont il est question soient en hausse, cela reste très en deçà, sur l'année, aux revenus publicitaires traditionnels. Et surtout, cela signifie que les 2 espaces se font mutuellement concurrence !

En revanche, je reste intimement convaincu de leur pertinence dans le cas d’un site compagnon ou d’une communauté prolongeant l’expérience télévisuelle (ou cinématographique), pouvant faire liant entre 2 diffusions ou 2 saisons.

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© 2015 Philippe Daniel Coll